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Sept prévenus, 448 victimes, cinq ans d’instruction et cinq semaines d’audiences. L’épais dossier du plus grave accident de radiothérapie survenu en France s’est refermé mercredi 30 janvier.

Le tribunal correctionnel de Paris a condamné à des peines de dix-huit mois de prison ferme les deux anciens médecins radiothérapeutes de l’hôpital Jean Monnet d’Epinal (Vosges), Michel Aubertel et Jean-François Sztermer. Leur collègue radiophysicien, Joshua Anah, a également été condamné à dix-huit mois de prison ferme.

Francetv info répond aux questions posées par ce scandale sanitaire.

Combien de personnes ont été surirradiées ?

Les surexpositions les plus graves (de l’ordre de 20% au-dessus de la dose normale) ont touché 24 patients entre mai 2004 et août 2005. D’autres surdoses (entre 8 et 10%) ont fait quant à elles 424 victimes entre 2001 et 2006.

Si au total, 448 personnes ont été gravement surirradiées, un expert invité à la barre à l’occasion du procès a rapporté que les dysfonctionnements des appareils de radiothérapie remontaient à 1987, portant à « 5 230 » le nombre de personnes surexposées en près de vingt ans, rapporte L’Est républicain. « Entre septembre 1987 et novembre 2006, il n’y a pas eu de surirradiations pendant un laps de temps de seulement trois mois », note le quotidien régional.

Combien en sont mortes ?

D’après le docteur Jean-Marc Simon, qui a suivi depuis février 2007 un grand nombre des 448 victimes reconnues, 12 personnes sont mortes des conséquences de ces surirradiations. Dix font partie des 24 personnes hautement touchées et deux comptent parmi les 424 personnes surirradiées entre 2001 et 2006. Un bilan qui s’alourdit avec le temps : « Surirradié à 8%, Pierre Rémy était partie civile lors des audiences qui se sont tenues en cette fin d’année 2012. Cet habitant de Rehaincourt est décédé il y a un mois », écrit L’Est républicain le 30 janvier.

Enfin, deux des 24 patients les plus surexposés sont morts d’autres causes, l’un ayant mis fin à ses jours en 2010, à l’âge de 78 ans.

Quelles sont les causes de ces surirradiations ?

Les surirradiés « à 20% » de 2004-2005. Les 24 patients concernés étaient tous soignés pour des cancers de la prostate au sein du service de radiothérapie de l’hôpital Jean Monnet d’Epinal. C’est chez eux qu’apparaissent, dès juillet 2005, les premiers troubles liés à la surexposition.

Plusieurs dysfonctionnements sont pointés du doigt. Dès 2010, l’Agence régionale de l’hospitalisation de Lorraine met en cause une « mauvaise utilisation » d’un logiciel de radiothérapie utilisé depuis mai 2004, des erreurs de paramétrage ainsi qu’un « manque de maîtrise technique » du personnel.

« Afin d’éviter toute dispersion, le faisceau ionisant est ‘resserré’ sur la tumeur par des filtres, dits ‘coins’, expliquent les Dernières nouvelles d’Alsace. En mai 2004, le centre hospitalier a fait le choix de passer de la technique des ‘coins statiques’ en plomb à celle des ‘coins dynamiques’, petites lames mobiles. » Or, cette évolution nécessite que l’intensité des rayons soit recalculée, et revue à la baisse. « Le second calcul du paramétrage de la machine et la dosimétrie in vivo [calcul de la dose], faite traditionnellement au terme de la première séance, n’était plus réalisés », a confirmé Guillaume Wack, de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), l’un des experts sollicités pendant le procès.

 

Les surriradiés « à 8% » de 2001 à 2006.  La surirradiation de ces 424 patients provient quant à elle de l’absence de prise en compte, dans le calcul final des radiations, des doses délivrées lors des contrôles radiologiques précédant le traitement lui-même. Cela s’appelle « le matching ». « Ce contrôle initial, c’est 8 % de rayons, a expliqué aux DNA Philippe Stäbler, président de l’Association des victimes de surirradiations de l’hôpital d’Epinal. Ensuite, on aurait donc dû n’avoir que 92 % pendant la séance proprement dite. Mais on avait 100 %… « , a-t-il expliqué.

Quelles conséquences ont ces surdoses sur l’organisme ?

Douleurs abdominales et rectales, saignements, diarrhées etc. Les conséquences de ces surirradiations sont nombreuses et lourdes. A l’Est républicain, des victimes ont raconté « l’isolement social progressif et l’absence de suivi des deux radiothérapeutes ». Au procès, la fille d’une victime a raconté le calvaire de son père, disparu en 2007 : « Mon père est parti dans d’atroces douleurs (…) A la fin, il était très amaigri. Et il dégageait une odeur horrible. Une odeur intenable : c’était de l’œuf pourri qui sortait de son corps…  »

Invité de RTL en septembre 2012, Philippe Stäbler a évoqué « des douleurs 24h/24h », avant d’ajouter : « Heureusement qu’il existe des médicaments très puissants. » « Je vais à la selles entre quatre et six fois par jours, a-t-il poursuivi, ce sont des diarrhées permanentes. »

Comment les praticiens ont-ils réagi au scandale ?

« On est beaucoup plus attentifs aux répartitions de doses (de radiation), on protège au maximum les organes critiques à risque, a souligné Bruno Cutuli, médecin radiothérapeute. Mais c’est aussi parce que nous avons fait de gros progrès ces dix dernières années en termes de dosimétrie [mesure précise des rayons absorbés par les organes et tissus du corps] ».

Après l’éclatement du scandale des surirradiés en 2006, « il y a eu des renforcements à plusieurs niveaux, en matière de réglementation », a détaillé à l’AFP le docteur Bruno Chauvet, président de la Société française de radiothérapie oncologique (SFRO), lequel cite notamment l’augmentation du nombre de physiciens médicaux, les scientifiques responsables des machines dans les centres. Au niveau du contrôle, le spécialiste évoque « des visites plus fréquentes et plus approfondies » par l’ASN.

En dépit de ce drame, la radiothérapie continue à sauver des vies. Cette technique qui permet de détruire de manière de plus en plus ciblée les cellules tumorales guérit 40% des cancéreux, selon la SFRO. Deux tiers des malades atteints de cancer sont traités par radiothérapie à un moment ou un autre de leur parcours de soin, ce qui représente 200 000 traitements par an en France.

Marie-Adélaïde Scigacz